Bertrand THOMASSIN

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Petits bonheurs en ribambelle

Le bois est sans doute le plus riche et le plus utile des cadeaux que la Nature ait fait a l'Homme. Il lui a permis de se chauffer, de chasser, de se loger, de se protéger, de se déplacer et de matérialiser ses dieux. Thomassin l'a bien compris. Pour créer ses œuvres il se sert avant tout de bois. Mais, il utilise des bois qui ont déjà beaucoup donné aux hommes puisque ce sont des épaves qu'il récupère sur les plages de la Manche : membrures de bateaux anciens, déchets de tonneaux ou de caisses, vestiges de meubles, restes de mâtures ou de gréements, arbres arrachés par les marées furieuses. Certains sont des bois aux essences nobles, d'autres sont beaucoup plus modestes. Toutes ces épaves sont riches d'une vie ancienne, d'un autre siècle peut-être, ou lointaine, dans des pays qui nous font rêver.

Au cours de leurs bourlingues elles ont mémorisé dans leurs fibres des souvenirs que nous ne pourrions imaginer. On peut dire que ce sont des bois habités. Je dirais que ce sont de vieux aventuriers qui ne sont jamais retournés au pays.
Thomassin sait taut cela et rend hommage à ces épaves en leur donnant une nouvelle vie. Il les remercie et les honore en les transformant en œuvres d'art. Ce qui me plaît dans cette démarche, c'est que ces morceaux d'épaves deviennent surtout des troncs humains et des têtes, c'est-à-dire ce qui est le plus représentatif de l'homme ou de la femme. Le reste, bras au jambes, semble, pour l'artiste, accessoire. La force des personnages de Thomassin, tout comme celle des arbres, réside dans leurs troncs. Car le tronc, c'est le lien entre la Terre et le Ciel.
Très économe, Thomassin réduit au minimum ses gestes d'artiste. Sans doute par respect pour ces vieux matériaux. Mais surtout parce que tout est déjà dit dans leurs formes et dans ce qu'ils portent en eux.

Thomassin souligne, accentue, renforce. Il étale de longs à-plats de couleurs acidulées qui respectent la fibre, les noeuds, les veines, les muscles, les cicatrices et les souffrances de ses bois. Ces couleurs donnent une sorte d'identité aux personnages qu'il invente en les habillant. Ça et là, il ajoute avec une fausse maladresse divers éléments ferreux, qui sont eux aussi déchets et objets de récupération. Ils deviennent bras ou jambes, éléments de vêtements, instruments de musique. Cela donne des sculptures qui ont des airs de géants de carnavals flamands, d'échassiers ou simplement d'humains dégingandés en total déséquilibre. Ça n'est pas facile d'avoir les pieds bien sur terre.

Comme ses bois, Thomassin est un type qui en a vu dans la vie. Mais c'est un garçon secret. Il garde pour lui le gris ou le noir de ses rencontres. Il tente, au travers de son œuvre, d'oublier tout ce qui l'a tant troublé. Il exorcise ses inquiétudes en créant. Il en résulte une œuvre optimiste, tendre et pleine de poésie. Les sculptures de Thomassin symbolisent l'éternelle et interminable longue marche des Hommes vers un Monde Meilleur.

Dahazed dans Artension n° 11 de Mai Juin 2003

Thomassin
Thomassin
Artension n° 11 de Mai Juin 2003