Le carnaval des talismans
Souvraz est un créateur de signes. Archaïques. Implacables. Son art est d'envoûtement. Rituel de dépassement.
Le sang des origines, intact dans la viande des êtres, coule encore en ceux qui arrachent les peaux mortes de l'art. Rebeyrolle, Alary, Nitkowski, Arickx, Livartowski, Adam, Souvraz, et quelques autres,leurs peintures de guerre disent les élans saccagés des racines de la vie. Elles saignent dans la nuit.
Les maléfices picturaux de Souvraz, chair en crue, courroux au coeur, moquent la modernité, et l'accablent. Ses masques aveugles voient plus loin que la peau des apparences, et ses dures apparitions crucifient… L'outrance est la couleur sourde et cruelle de son antre, là-haut, dans le nord du pays.
Sous la magie mauve, mauvaise, âpre, médiévale, vaudoue, couve la violence arrêtée du geste barbare, à peine bloqué à l'impact. Œuvre-cible, emplie de secrets psychiques, de sécrétions vitales, et créée à grands traits de cultures fracassées. Sous l'heureuse férocité, l'incantation fait rage, et les abîmes de la chair frappent de plein fouet la gueule des visages.
Sur fond ténébreux, disloqué, jaillissant, où l'existence exulte de sauvage santé, Souvraz, jamais repu des grandes nourriture du présent, desserre l'étau des conventions, l'étrangle à chaud, et bouscule les tristes interdits qui barrent l'accès au réel oublié, archaïque et beau, de l'humaine animalité.
La peinture de Souvraz est peinture de combat, éruptive, érectile, chaotique et piégée, et lieu d'empoignades. Les silhouettes totémiques de son bestiaire fabuleux incarnent l'énigme brutale et brûlante du corps mortel. Souvraz a des rêves de bestialité sacrée.
Œuvre chamanique, stigmatisant la révolte contre l'acquis, le confortable et le ressassé… Carnaval talismanique, et viol joyeux des codes.
Brutes sont les formes de Souvraz, enfiévrées et masquées.
Autrefois, avant la naissance des visages, le masque imposait les forces vives de l'univers, et ses innommables lois cachées, aux fragilités de la face humaine. Formidables effets de percussion.
Chez Souvraz, la tyrannie du masqué, touchant le corps entier, délivre l'homme de ses fades particularités, car l'homme ne possède plus ce qui le dépasse.
Par Christian Noorbergen dans Artension n? 29 de mai-juin 2006 |