Bernard Le Nen est né en 1954 à Bizerte. Il passe son enfance en Bretagne. Abandonnant tout espoir d'obtenir un jour son baccalauréat, il part pour Sète et parcourt le Languedoc au fil des saisons. Il exe"rce une multitude de petits métiers ; berger, saisonnier, manœuvre, manutentionnaire.
En 1980, il réalise ses premières peintures. En 1984, il s'installe dans le Gard, en compagnie de son amie, et occupe un emploi de maquettiste. Il participe à quelques petites expositions, ci et là. En 1995, il découvre l'art singulier à la galerie L'Œil de Bœuf. Cette rencontre conforte sa démarche, stimule son inspiration et enflamme son imagination. Autodidacte, féru de bandes dessinées, Le Nen utilise l'acrylique et travaille sur le carton, la toile, le bois ou le papier. Il intègre l'écriture à l'image. La figure humaine demeure au centre de toutes les préoccupations. L'homme est étroitement associé aux animaux et aux végétaux qui l’entourent. Son art, où les archaïsmes sont récurrents, est ouvert aux influences venues d’ailleurs. L'art de Le Nen est imaginatif, imprévisible, poétique. Il échappe à toutes les règles et ouvre les portes au rêve et au merveilleux. Le Nen, qui a su renouveler son regard, s’inscrit parmi les primitifs du futur. À travers son œuvre, c’est toujours l’homme que l’on retrouve, mi-ange, mi-bête, confronté à ses éternelles questions, ses rêves, ses espoirs, ses angoisses.
Bernard Le Nen nous donne à voir une joyeuse cosmogonie, colorée et insolite, au cœur de laquelle l’homme reste face au mystère de la vie.
Joe Ryczko dans les Les Friches de l’Art, n° 24 de janvier 2000
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Sans doute aurait-il mieux valu ne pas regarder les icônes de Bernard Le Nen.
On s'en veut. On s'en mord les doigts. Mais à présent il est trop tard. Il n'y a pas à revenir là-dessus. Rien ne sera plus comme avant : on a vu. Et depuis, ça nous regarde. Et même, ça nous regarde étrangement, avec insistance, comme lémure perché sur le corps renversé de la jeune-femme dans Le cauchemar, ce tableau de Johann Henrich Füessli. Ca nous regarde, et l'on se sent surpris, piégé, honteux d'avoir été vu voyant, témoin d'une scène archaïque qui - comme l'on dit - ne nous regardait pas.
Qu'avons-nous donc de commun avec le pandémonium de Bernard Le Nen? Pourquoi nous regardent-ils de travers, ces homoncules mal léchés, avortons affairés ou décérébrés, nés des envies capricieuses d'accouplement hors nature, s'auto engendrant dans des parturitions monstrueuses. Que nous disent ces bouches ouvertes, aphasiques, d'où s'élancent des langues dardées et bien pendues, furetant démesurément et sans vergogne à la recherche d'un orifice complice susceptible de les accueillir? Que nous veulent ces membres autonomes, moignons griffus et lascifs qui cherchent à nous saisir et à nous retenir ?
S'il eût vécu au XIIème siècle, nul doute que Bernard Le Nen eût sculpté comme Gislebertus le fit, les chapiteaux de Saint-Lazare d'Autun (La luxure, l'Homme chevauchant un oiseau, ou bien encore Faune et sirène). Peut-être même eût-on pu lui attribuer Les Curieux du tympan de l'abbatiale de Conques ou même L'Oiseau tricéphale qui veille sur les colonnes du portail principal de Vézelay. Le XIVème siècle l'aurait trouvé partie prenante des hérétiques du mouvement des Frères et des Sœurs du Libre-Esprit, et le XVème travaillant en compagnie de Hieronymus Bosch à la réalisation du Royaume millénaire.
Mais Bernard Le Nen le ténébreux, peintre de retable, enlumineur du démoniaque, pourvoyeur de gnomes lippus et de succubes mélancoliques, est bien notre contemporain. Il nous entraîne à pas furtifs dans la forêt des origines et des peurs ancestrales. Et le grouillement des ténèbres, le foisonnement tératologique, le bestiaire fantastique qu'il dépeint font plus que nous cerner : ils nous habitent. Ses peurs, ses démons, ses chimères sont également les nôtres. N'attendez pas de la peinture de Bernard Le Nen qu'elle dissipe vos angoisses : elle lespeuple, les hante et les fait exsuder de l'inquiétante familiarité de nos propres fantasmes. C'est peut-être là que se situe Bernard Le Nen : sur la frange incertaine où se recouvrent les flux et les reflux du conscient et de l'inconscient, de l'humanité et de la bestialité, de l'intelligible et du sensible, du "rationnel" et du fantastique. Et son travail vient à point pour nous rappeler qu'image et magie ne sont qu'un seul et même mot.
Alain Bouillet |