Michel CARLIN

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« Pour Michel Carlin, les corps ont succédé aux corps, dans tous leurs états, des prémices de leur épanouissement à cette extrème pesanteur qui précède leur disparition. Ce furent tout d'abord, pour l'enfant de huit ans, les corps hébétés pris dans le bombardement de Chambéry. C'est peut-être ce jour-là qu'il devint peintre, par l'approche de ce mystère de la peinture, le corps du père pour ce qui sera une première séparation de l'être (…).
Il est devenu peintre par l'approche d'un mystère de la peinture : rendre la vie à la mort.
S'exprimant essentiellement dans de grands formats, Michel Carlin remet obstinément an cause son unique propos, la peinture ; d'esquisses en esquisses, de fragments perpétuels d'un corps à corps violent et tendre avec la matière, qu'elle soit peinture, terre, musique, jazz ; corps à corps à vie à mort avec la matière charnelle en bagarres de couleurs sourdes et calcinées, échos directs de l'actualité, osmose totale avec un tragique qu'il a fallu vivre un jour pour que tout événement puisse s'accorder à ce point à l'œuvre en cours.
Le corps humain est le prétexte essentiel de sa démarche, support initial soumis à toutes les transformations possibles. L'exposition Mémoire de corps dont il travaille le thème depuis 1997 est en continuité directe avec celle des Suzanne Fragments de Nice, Cagnes-sur-Mer, Avignon : études, écritures, sculptures de bois, de terre dans lesquelles l'obsession du peintre, ses angoisses, ses colères éparpillées en éclatements de détails et fragments de morceaux de torses venaient rejoindre leurs frères de bois et de chiffons des series des Poupées chiliennes, des Zones calcinées, des Corps et momifications...
Avec Carlin on ne sait jamais si les terres cuites et cramées ont été les esquisses des peintures ou si le peintures ne nous ramènent pas plutôt au feu. La matière terre règne en souveraine dans l'œuvre, généreuse à l'image de l'homme qu'il est, créateur humble et par la puissant, fragile aussi comme l'arbre sous la foudre qu'il a tant aimé utiliser. Il n'en finit pas de chanter le corps de la terre, le corps de l'arbre, le corps humain surtout, jusqu'à en louer même les lambeaux de chair régénérés et immortalisés comme par les cuissons carbonisees dans les superpositions volontaires ou aléatoires des couches successives de peinture et de glacis sur la toile en perpétuel état d'esquisse tant qu'elle demeure dans l'atelier.
Il faut le voir sortir littéralement de son four et vous parler peinture. Le feu a calciné sa palette cependant transparente et c'est sur les poteries (ses gammes) que s'éparpillent plutôt les couleurs.
Comme dans ses œuvres, il s'écartèle lui aussi en des va et vient dans des lieux-ateliers différents, entre ville et campagne, tant pour la compagnie de l'homme que celle de l'arbre, habité par une flamme qui ne se consumera jamais et « Pouvoir peindre bon Dieu, c'est pas la mer à boire ! » tant est rude ce métier pour celui qui obéit à une recherche de pureté et de rigueur. Carlin n'en finira jamais d'aller de son four à sa toile, en véritable ouvrier de la peinture. Témoin de son temps, il oscille entre abstraction et figuration sans se préoccuper de savoir dans quelle modernité il peut s'inscrire. »
Préface d'Anne-Marie Mousseigne-Villeri pour l'exposition de Michel Carlin à Nice en 2001
Repris partiellement dans Artension n° 9 janvier-février 2003


Carlin

Carlin

Carlin dans Artension n° 9 de janvier-février 2003


 

Tous ces corps se retrouvent dans la peinture de Michel Carlin, non sans subir toutes sortes d'avatars, recadrés, fragmentés, occultés et dévoilés tout à la fois par un travail subtil de recouvrement et de révélation – quasiment au sens photographique et non mystique du terme. Ici, les corps émergent de la peinture qui se trouve au-dessous de la peinture. Ils sont tous passés au tamis du temps sous ces voiles de blanc comme glaces sans tain qui pourraient projeter l'image des gisants virtuels que nous sommes.


Daniel BIZIEN (Catalogue, Nice 2001)

Carlin